Le Palais de la Mer ouvrait ses portes il y a plus d’un siècle. Cet immense pavillon, consacré à la section océanographique, symbolise pleinement l’ambition française de « mettre la mer en majesté ».

Inaugurée le 15 avril 1906, l’Exposition coloniale de Marseille s’étend sur près de quarante hectares entre le boulevard Michelet et le Prado. Placée sous la direction du député Jules Charles-Roux, commissaire général, assisté par Édouard Heckel, elle vise à affirmer Marseille comme « métropole coloniale » et véritable porte d’entrée de l’Empire. Le Palais de la Mer, conçu par l’architecte Robert Fournez, abrite la « section internationale d’océanographie, des pêches maritimes et des produits de la mer ».
Parmi les figures majeures, le prince Albert Ier de Monaco en assure la présidence honorifique, tandis que l’explorateur Jean-Baptiste Charcot y présente ses travaux. De nombreux scientifiques européens, venus d’Allemagne, de la Grande-Bretagne, de la Belgique, de la Russie, des Pays-Bas, des États-Unis, de Suède, et du Danemark, participent à cette exposition internationale et y envoient des instruments, maquettes et collections scientifiques. L’événement apparaît ainsi à la fois scientifique, commercial et politique, révélateur des réseaux internationaux et des enjeux coloniaux du début du XXe siècle.

I. Une exposition sur l’océanographie : le grand public découvre la mer
Dans sa conception, le Palais de la Mer se donne pour mission de rendre l’océanographie accessible à tous. Il s’agit d’abord de sensibiliser le grand public aux enjeux maritimes, en montrant que la mer ne peut être dissociée des territoires coloniaux qui en dépendent.
La muséographie déployée, avec les objets scientifiques, cartes, photographies, dispositifs explicatifs, vise à rendre visible et compréhensible un savoir encore en construction. À cette dimension pédagogique s’ajoute une forte composante visuelle et immersive. En effet, les décors spectaculaires, comme les scènes antarctiques peintes par Vimar, plongent le visiteur dans l’univers des expéditions lointaines ; tandis que maquettes, instruments et équipements matérialisent concrètement l’effort scientifique. Cette mise en scène répond aussi à un objectif de valorisation de la maîtrise française des mers et permet de légitimer l’entreprise coloniale par la science.
Parallèlement, l’exposition devient un lieu central de sociabilité scientifique. De nombreux congrès et conférences y sont organisés, réunissant savants, ingénieurs, administrateurs et acteurs économiques. Ces rencontres favorisent la circulation des savoirs, la confrontation des expériences et la constitution de réseaux internationaux, inscrivant durablement Marseille dans les dynamiques de coopération scientifique liées à l’étude des océans.

II. Les enjeux de l’océanographie au début du XXe siècle
La section consacrée aux pêcheries coloniales met en lumière une autre dimension essentielle pour le milieu maritime, à savoir l’exploitation économique des ressources maritimes coloniales. L’Empire s’étend aussi aux espaces marins qui les entourent. Les exemples évoqués lors des conférences, comme les pêcheries de Bizerte, la récolte d’éponges et de coraux en Méditerranée, exploitation des perles et de la nacre en Océanie, témoignent de la diversité et de l’importance de ces richesses.
L’exposition s’attache à montrer l’ensemble du cycle économique, de l’extraction des ressources dans les colonies, la transformation dans les industries métropolitaines, jusqu’à la redistribution des ressources sur les marchés internationaux. Les vitrines présentent ainsi conserves de poisson, huiles animales, objets en corail ou en nacre, aux côtés d’outils de pêche traditionnels et modernes.
Dans le même temps, les organisateurs insistent sur la nécessité d’une exploitation raisonnée, appuyée sur les avancées de l’océanographie, grâce à l’étude des migrations des poissons, l’amélioration des techniques de pêche, la prise en compte des conditions météorologiques. La science apparaît alors comme un levier essentiel pour optimiser les rendements tout en assurant la durabilité des ressources.

III. L’héritage du Palais de la Mer : le grand public reste à terre ?
Cent vingt ans plus tard, l’héritage de cette entreprise de médiation reste perceptible. L’Exposition de 1906 marque une étape importante dans la diffusion des savoirs océanographiques auprès du grand public, préfigurant les dispositifs actuels de vulgarisation scientifique. Toutefois, la curiosité qui semble embrasser le public, ne permet pas vraiment, à terme, de faire prendre conscience à la Nation, de l’importance du fait maritime, dans sa globalité. Le bilan reste à relativiser.
Néanmoins, les enjeux soulevés à l’époque, comme la gestion des ressources halieutiques, la protection des écosystèmes marins, l’articulation entre science et exploitation économique, demeurent au cœur des préoccupations contemporaines. Les réseaux scientifiques esquissés lors de l’exposition ont également contribué à structurer une communauté internationale durable, dont témoignent aujourd’hui encore les grandes institutions et programmes de recherche dédiés aux océans.
Ainsi, le Palais de la Mer constitue un jalon dans la construction d’une conscience collective des enjeux maritimes, entre savoir, économie et responsabilité environnementale.